Spécialiste de
l'histoire de l'État sous l'Ancien
Régime, Michel Antoine,
après avoir été
conservateur aux Archives nationales,
maître de recherche au CNRS et
professeur à l'université de
Caen, est aujourd'hui directeur
d'études à l'École
pratique des Hautes Études (IVe
section).
Louis XV
Roi de France à cinq ans,
l'arrière-petit-fils de Louis XIV grandit sous la
Régence de son oncle Philippe d'Orléans. Devenu majeur
à treize ans (1723), il attendra encore plusieurs
années avant de prendre les affaires en main. Grand monarque,
intimidant parce que intimidé, il reste simple en son
intérieur, pharaonique dès qu'est en cause Sa
Majesté. Homme de guerre, il la déteste.
Bien-Aimé de ses peuples, il encourt la vindicte des coteries
religieuses et politiques. Victime de ses sens, il n'en est pas
prisonnier.Son pire ennemi : lui-même. Doté d'un savoir
prodigieux et servi par une mémoire hors du commun, il a le
savoir-faire mais pas le faire-savoir. Nemrod infatigable, il invente
la bureaucratie, mais tempérée comme le clavecin.
Tenant de l'absolutisme, il ne le confond point avec l'arbitraire.
L'autorité en haut, les libertés en bas, il s'inscrit
ainsi dans le droit fil de l'oeuvre capétienne. Il pave les
routes, jette des ponts, perce des canaux, multiplie par trois la
vitesse en usage sous les règnes précédents.
Sous son impulsion, la France change de visage. Il reconstruit
Rennes, Bordeaux, Aix...Paris lui doit des églises et des
palais. Roi des humbles, il se préoccupe d'améliorer
l'agriculture, le sort des manouvriers, des six corps de
commerçants. Il bannit les mauvaises pratiques des financiers
et en termine avec la persécution des réformés.
Une seule pensée le guide : l'amour de ses peuples. Louis XV
leur donne la gratuité de la justice, l'égalité
devant l'impôt. Et s'il perd une partie de notre premier empire
colonial, il agrandit le royaume (la Lorraine et la Corse).
Néanmoins, à la fin de sa vie et pendant plus d'un
siècle, il devient le Mal-Aimé. Pourquoi? La
réponse apparaît simple. Il n'avait point assez
défendu les Pères Jésuites (et ils s'en
souvenaient). Il s'était aliéné, par ses
réformes, le Parlement, le clergé et les " esprits
forts ". Enfin, en s'alliant à la maison d'Autriche, il avait
heurté l'opinion dont la sympathie allait à la Prusse.
Résultat : on n'évoquait plus que ses petites amours et
ses deux incomparables favorites, la marquise de Pompadour et la
comtesse Du Barry, en mettant en cause leur influence. A la fois par
nécessité et par un penchant de son caracrtère,
Louis XV a été un homme très discret. Et secret
de façon étrange car, alors que bien souvent son
inconduite fut notoire, il tint au contraire à entourer de
discrétion, voire de mystère, ses actions les plus
méritoires. De toute évidence, c'était là
un moyen très sûr non pas de se forger une
réputation glorieuse, mais de provoquer l'éclosion et
la diffusion de rumeurs calomnieuses et vite graveleuses, qui
passèrent d'autant plus aisément pour des
vérités établies, que la propagande monarchique
était frappée de léthargie depuis les vingt
dernières années du règne de Louis XIV.